Le matin où un marché de Provence a remplacé mon itinéraire prévu

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À 8h40, devant le café Le Mistral à Saint-Rémy-de-Provence, les bâches rayées claquaient entre deux façades de pierre. L’odeur de thym, de lavande sèche et de tomates mûres m’a sauté au visage. Je suis parti avec un carnet plié dans la poche, un rendez-vous pro en fin d’après-midi, et moins de 47 euros prévus pour la matinée.

Je voulais juste passer vite, mais le marché m’a arrêté net

J’étais seul ce matin-là, avec un sac léger et l’habitude des départs courts. J’aime les vieux centres, les pavés usés, les marches devant les portes, mais je voyage sans gaspiller ni temps ni argent. J’avais prévu un café, deux photos de la place de l’Église, puis une montée tranquille vers les ruelles. J’avais même compté douze minutes pour chaque arrêt, comme si la matinée pouvait obéir à mon carnet.

À force, je sais que les programmes trop serrés cassent au premier contretemps. Ce jour-là, je pensais encore tenir le mien. Je voulais traverser le marché sans m’y poser, prendre un rapide détour par le vieux village, puis filer vers le reste de la journée. Je me figurais une halte propre, pas un vrai changement de rythme.

Je n’avais pas imaginé rester aimanté par les étals. J’avais lu, de bouche à oreille plus que par curiosité, que ce marché servait surtout de passage vers le centre ancien. Je l’attendais comme une étape, pas comme un décor qui prend toute la place. Je croyais pouvoir garder ma ligne. Je me trompais déjà.

D’un coup, l’odeur de thym et le bruit des bâches ont tout changé

Au bout de la rue, je me suis retrouvé face aux barrières, aux camionnettes et aux premiers étals montés en biais. La rue principale était coupée net, et le vent faisait trembler les bâches rayées entre deux façades de pierre. J’ai été frappé par ce mélange d’air frais, de thym sec, de savon et de tomates chaudes. Les premières caisses venaient d’être posées, et un marchand les remuait à la main pour faire monter la plus belle pile devant.

J’ai touché un peu de tout, comme on ralentit sans l’avoir décidé. Les tomates étaient encore humides au matin, avec cette peau tendue qui accroche la lumière. Les olives dormaient dans des bacs métalliques, mêlées à l’huile, à l’ail et aux herbes. Le fromage de chèvre sortait d’un papier froissé, découpé juste avant l’emballage, puis noué d’un geste rapide avec une ficelle beige.

Le bruit a fini par me happer autant que les odeurs. Les appels des vendeurs se répondaient d’un bout à l’autre, les caisses vides tapaient contre le sol, et les verres s’entrechoquaient derrière un comptoir. À plusieurs reprises, les cloches du village ont traversé le brouhaha. Je marchais moins vite, presque malgré moi, et je sentais mon programme se délier à chaque pas.

Je voulais rejoindre la place de l’église par la rue de la République, mais un ruban de barrières m’a arrêté. Un homme en gilet orange m’a montré un détour de trois rues. J’ai hésité une seconde, puis j’ai pris l’itinéraire de traverse. Ce simple blocage a changé la suite, parce que je ne passais plus, je restais.

J’ai fini par improviser un déjeuner au marché, sans regret

La faim est arrivée plus vite que prévu, juste devant un stand de fromages et de fruits. Les pêches trop mûres, la fougasse tiède et la pissaladière encore brillante m’ont fait céder sans discussion. J’ai pris aussi des olives et deux fromages de chèvre, puis un verre de rosé, et mon sac s’est rempli pour 47 euros. J’avais prévu un café, pas un vrai déjeuner.

Au moment de payer, j’ai buté sur un détail bête. Le premier vendeur ne prenait que l’espèce, et ma poche n’avait presque rien. J’ai dû marcher 12 minutes jusqu’au seul distributeur que j’avais repéré au bord du centre. La file avançait lentement, avec un couple devant moi qui comptait ses pièces au fur et à mesure. Ça m’a saoulé, je l’avoue, parce que le panier attendait sur le comptoir.

Je me suis retrouvé sur un banc à l’ombre, derrière une façade crème, avec le papier froissé sur les genoux. Le rosé était frais sans être glacé, et la première bouchée de chèvre avait un bord salé qui tenait bien en bouche. Le soleil chauffait les avant-bras, mais l’ombre résistait encore. J’ai pensé à la table à Angers, quand mes deux enfants adultes passent, et que le déjeuner s’étire sans prévenir.

Quand je me suis relevé, j’avais perdu une heure entière. Mon rendez-vous pro se rapprochait, et le vieux village était encore là, intact, devant moi. J’avais sous-estimé ce marché, point. J’avais cru le traverser; il m’avait retenu.

Ce que je sais à présent

Je vois mieux maintenant comment ce marché prend le centre. Il bloque les rues, détourne la circulation et transforme un simple passage en matinée pleine. À 9h30, les accès étaient déjà chargés, et à 11h, les allées se serraient sous la chaleur. Le village ne se lisait plus comme un plan. Il se vivait par morceaux, entre deux stands.

Arriver en voiture dans ce village le jour du marché, sans lire les barrières au loin, m’a fait perdre 25 minutes avant même d’avoir commencé. J’ai aussi voulu garder un itinéraire trop serré, comme si le marché devait rester un encart. J’ai raté des fruits parce que j’étais venu trop tard, et deux maraîchers remballaient déjà les plus beaux paniers. Le même matin, je n’avais pas assez de monnaie, et j’ai compris que ce petit manque pèse vite.

Avec le recul, j’aurais laissé la voiture en périphérie et je serais venu à pied, tote bag en main. J’aurais gardé le marché comme cœur de la matinée, puis seulement ensuite les ruelles et les pierres claires. Je ne sais pas si cela vaut pour tous les villages, mais ici le rythme décidait pour moi. J’ai fini par l’accepter, au lieu de me battre contre lui.

Au final, ce marché m’a donné plus qu’un simple détour

Au final, cette matinée m’a appris quelque chose de simple. Le marché ne se contente pas d’ajouter du relief à Saint-Rémy-de-Provence. Il impose son tempo, ses odeurs, ses détours, et l’expérience m’a appris à repérer ces bascules. Ce que je prenais pour un détour est devenu le cœur de la journée.

Je recommencerais sans hésiter, mais pas dans la même configuration. Je viendrais plus tôt, avant que la chaleur ne serre les allées, et je prévoirais le marché comme un vrai rendez-vous. J’y mettrais aussi de la monnaie, parce que la file du distributeur m’a mangé un quart d’heure. Et je garderais plus de temps pour la place de l’église, sans vouloir la cocher trop vite.

Je ne referais pas l’erreur du centre en voiture. Je n’essaierais pas non plus de tenir un plan trop rigide. Ce matin-là, j’avais cru garder la main, puis j’ai lâché prise après le premier stand de fromage et la première odeur de thym. Pas terrible. Vraiment pas terrible. Ensuite, la matinée a pris une autre couleur.

Pour quelqu’un qui accepte de laisser sa matinée se déplier, ce marché vaut le détour. Pour un voyageur seul, avec un créneau court et la tête pleine de rendez-vous, il peut vite devenir trop prenant. J’ai aimé cette perte de contrôle mesurée, et je suis rentré à Angers avec le parfum de lavande sèche encore au fond du sac, en pensant au café Le Mistral.

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