Un dîner chez l’habitant en Auvergne a recadré mon carnet de route

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Le dîner chez l’habitant de Chez Léa, à Saint-Nectaire, a commencé dans une cuisine trop chaude, avec le bois qui craquait et le beurre qui montait de la poêle. J’étais encore en chaussures de marche, la carte pliée dans la poche, quand elle a posé la première assiette. Dans mon travail, j’ai pris ce repas pour une parenthèse de 3 heures 40. J’ai eu tort.

Je suis parti avec l’idée d’un dîner rapide, juste pour cocher une adresse locale sur mon carnet. Je me suis retrouvé à écouter le village, la route du col, et le nom d’un hameau que je n’avais jamais noté. Le lendemain, je devais filer tôt, à 7h15, vers un point de vue prévu au cordeau. La soirée a déjà commencé à bousculer tout ça.

Ce que je pensais savoir avant d’arriver chez eux

Je voyageais seul, avec un budget de 32 euros pour le repas et sans voiture de location. D’habitude, je prépare mes étapes avec une marge de 20 minutes, pas davantage. Ce soir-là, j’avais accepté cette table parce que je voulais sortir du voyage trop balisé. Mais je redoutais déjà la demi-journée perdue si la conversation s’éternisait.

J’avais dessiné un programme serré sur une page quadrillée. Besse, un buron près du lac Pavin, puis retour par les petites routes. J’avais lu deux blogs et feuilleté un guide Michelin dans la salle d’attente d’un café. J’ai été frappé par le sérieux que je mettais dans un repas que je voulais, au fond, presque accessoire.

Des amis m’avaient parlé de repas qui durent 3 heures et qui débordent sur le café. Je gardais l’image d’une truffade servie sans façons, avec des histoires de clocher entre deux fourchettes. J’avais aussi entendu que le carnet de route repartait gribouillé, avec des flèches et des noms de hameaux. Je n’avais pas mesuré à quel point une table peut reclasser le lendemain.

La soirée qui a débordé toutes mes prévisions

Quand je suis arrivé, la maison sentait le bois sec, la soupe et le beurre. La grande table de ferme était couverte d’assiettes dépareillées et d’un torchon plié près du sel. Les couverts avaient déjà ce bruit sec contre le bois, et tout le monde parlait bas, comme avant un service. Je n’avais pas demandé l’heure exacte, et je suis arrivé à 20h05, alors que la soupe était déjà servie.

La truffade est arrivée après un silence net. Le fromage filait encore dans le plat et collait à la spatule quand elle a servi la première part. J’ai pris de la charcuterie simple, deux tranches de jambon sec et une saucisse au couteau, rien d’extraordinaire sur le papier. Dans l’assiette, tout avait le goût juste, et je me suis resservi sans réfléchir.

Le dessert a rallongé la soirée plus que prévu. Une tarte aux myrtilles est venue avec une crème épaisse, puis un café serré, puis un petit verre de gentiane. C’est là que je me suis senti lourd, la ceinture un peu trop serrée, et j’ai hésité à reprendre une deuxième part. Le rythme de la maison n’appartenait déjà plus à mon carnet.

Après le café, il a sorti une carte papier, l’a posée sur la nappe et a pris un stylo bleu. Il a entouré un hameau, barré une route, puis tracé une flèche vers un col que je n’avais pas prévu. Il parlait du marché du mercredi, d’un buron à 18 kilomètres et d’une vue que j’aurais ratée sans lui. Mon carnet de route s’est couvert de ratures, et je me suis retrouvé à suivre ses traits comme je suivrais un sentier peu visible.

À ce moment-là, j’ai compris que mon programme du lendemain ne tiendrait pas. J’avais prévu deux étapes, et je voyais déjà l’une d’elles disparaître. J’ai hésité une minute, parce que j’aime tenir mes horaires, puis j’ai laissé la carte gagner. Ce n’était pas très raisonnable sur le papier, mais j’étais trop curieux pour dire non.

Le lendemain matin, entre lourdeur et émerveillement

Le lendemain, ma tête pesait autant que la veste posée au pied du lit. J’avais gardé l’odeur du beurre et du fromage sur la manche, et même le sac en portait la trace. À 7h15, j’ai regardé la route encore vide et j’ai compris que je n’étais pas bon pour un départ rapide. J’ai eu du mal à avaler mon café.

J’ai abandonné l’étape du musée de Murat et gardé seulement la montée vers le hameau conseillé la veille. La route a tourné pendant 47 minutes, avec trois épingles serrées et un troupeau qui coupait presque le virage. J’ai roulé plus lentement que prévu, parce que la carte griffonnée méritait qu’on la suive jusqu’au bout. Le détour m’a rendu une matinée que j’aurais perdue dans un programme trop plein.

L’odeur de cuisine au beurre et de bois de chauffage est restée sur ma veste jusqu’à midi. À chaque arrêt, je la sentais revenir quand j’ouvrais le coffre. Cette lenteur m’a agacé pendant 12 minutes, puis elle m’a calmé. J’avais la sensation d’avoir gagné une route que je n’aurais pas trouvée seul.

Ce qu’il me reste de tout ça

Je sais maintenant que mon carnet de route supporte mal les pages trop serrées. Ce soir-là, j’ai compris que la vraie perte de temps, ce n’est pas le détour, c’est l’entêtement. J’ai appris une chose simple : je suis devenu plus souple avec mes marges. La carte raturée valait mieux qu’un planning propre et vide.

Avec ce type de dîner, je compte désormais 3 heures 40 dans mon programme, et je ne pars plus juste après. Quand l’hôte promet un café, je comprends que la soirée n’est pas finie. Je vérifie aussi l’horaire exact au moment de réserver, parce qu’un décalage de 25 minutes change toute l’entrée en matière. Et je garde en tête qu’un repas copieux laisse les jambes lourdes sur les petites routes.

Pour quelqu’un qui aime aligner les étapes et tenir son heure de départ, cette soirée peut agacer. Pour quelqu’un qui accepte de revoir son plan, elle ouvre une nuit et une matinée bien plus riches. Moi, j’y ai gagné une adresse, un détour et un hameau sans panneau. Je ne sais pas si cette souplesse conviendrait à tous les voyages, mais elle a collé à mes pas ce jour-là.

J’aurais pu dîner plus tôt et prendre un plat moins lourd. J’aurais aussi pu choisir une table d’hôtes plus formelle, avec un service plus net et moins de digressions. Mais je serais passé à côté de la carte sur la nappe et du petit verre qui a lancé les souvenirs du village. Ce soir-là, j’ai choisi l’écart, et il a pris toute la place.

Le bilan personnel d’une soirée qui a changé la donne

Je garde surtout la sensation d’avoir passé une soirée chez des gens, pas dans un décor monté pour les voyageurs. À Salers, un autre soir, j’aurais peut-être trouvé le repas plus sage, mais celui-ci m’a déplacé la tête autant que le ventre. Mon métier de me pousse à noter des kilomètres; là, j’ai noté une manière de recevoir. À Angers, ma compagne m’a déjà vu rentrer avec des carnets tachés de café, et mes deux enfants adultes se moquent de mes cartes raturées.

Je referais le choix d’une soirée qui déborde, parce que le résultat m’a paru juste. Je prévoirais moins d’étapes le lendemain, et je laisserais une marge pour l’arrêt conseillé par l’hôte. Je ne referais pas l’erreur d’arriver sans vérifier l’heure, ni celle de serrer le programme jusqu’à la dernière minute. J’ai rentré ma veste dans le sac avec l’odeur encore accrochée, et je suis rentré à Angers avec des flèches dans la marge.

Ce soir-là, le bois qui craquait dans la cheminée et l’odeur persistante du fromage sur ma veste ont marqué plus que mes pas sur la route du lendemain. Je ne sais pas si je reverrai Chez Léa un jour, mais je sais que son repas a déplacé ma façon de tenir une carte. Le lendemain, j’ai suivi le détour, puis j’ai gardé ce pli dans tous mes carnets.

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